#MigrantsOfLaPréfecture : Nader, là pour rendre service

23h30, 66 bis, rue Saint-Sébastien dans le 6e arrondissement…

Si vous passez par là, une nuit, en semaine, pas de suspense, vous y trouverez toujours un petit campement. Une vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants, dorment à même le sol. Squat, bâtiment à l’abandon ? Non, le « service étrangers » de la Préfecture de Marseille. Une annexe au bâtiment imposant qui trône en plein centre. Ici, c’est sur les marches d’un banal immeuble de bureaux que dorment les aspirants à la régularisation. Le nombre de personnes reçues chaque jour dépasse difficilement la vingtaine. Alors la file d’attente commence dès la veille et s’achève chaque matin par un sprint final où il faut jouer des coudes, si l’on ne veut pas repartir pour une nouvelle nuit dehors.

Migrants of Marseille vous propose de partager des fragments de leurs nuits, en quatre épisodes. 

-Épisode 4 : Nader, là pour rendre service –

Retour du côté des parleurs, à droite de l’entrée de l’annexe, où Nader mène la discussion depuis un bon moment maintenant. Nader, il m’a accueillie d’un « ah ! Enfin des journalistes ! On vous attendait ! C’est un scandale ce qui se passe ici ! ». Ce quinquagénaire n’a pas sa langue dans sa poche et aime faire partager le fond de sa pensée.

C’est la 3e nuit qu’il passe sur place, donc il commence à bien connaître les us et coutumes du lieu. « Le premier matin j’étais 31e sur la liste, le deuxième jour j’étais 27e et ça n’a pas suffit. Ce soir je suis 17e, j’espère que ça va passer. De toute façon si je ne passe pas demain, je reviendrai lundi, pas le choix ! » Nader est très impliqué, mais ce n’est pas pour son propre cas qu’il patiente depuis des jours. « Mon travail c’est l’aide aux victimes d’accidents de la circulation. Mais je suis là bénévolement pour aider deux personnes à présenter leurs dossiers, explique-t-il d’un ton énergique, ce qui fait que je ne suis pas allé au bureau depuis trois jours ».

« Je n’ai pas eu à faire ce que les gens font ici ce soir« 

Le dossier qu’il porte avec lui est celui d’une amie marocaine installée en France et lourdement médicalisée suite à un accident. Elle ne peut pas se déplacer mais doit faire renouveler son titre de séjour en tant qu’« étranger malade ». Un renouvellement qui nécessite de se déplacer à la préfecture, cherchez l’erreur. « Son cas n’est pourtant pas compliqué, son assurance paye tous ses soins, elle ne coûte pas un sou à la France ! » s’indigne Nader. Il accompagne aussi un client, présent sur place : « Il est diabétique alors je le laisse se reposer dans la voiture, moi en attendant, je m’assure qu’il est bien sur la liste ».

Né en Algérie, Nader vit en France depuis trente ans. Il n’a aucun souvenir d’avoir dû vivre de telles épreuves pour obtenir des papiers. Il éprouve même une certaine fierté à avoir su « magouiller » comme il dit. L’année de sa naissance est celle de l’indépendance de son pays natal. Il raconte donc être arrivé en France la tête haute, en conquérant : « Moi avant de penser aux papiers, j’ai d’abord voulu me créer une situation, bien apprendre le Français. J’ai travaillé au noir pour être autonome et ensuite c’est l’entreprise qui m’embauchait qui s’est occupé de me régulariser, je n’ai pas eu à faire ce que les gens font ici ce soir».

« L’État rentabilise la détresse ! »

Son expérience d’antan ne l’empêche pas de compatir avec les gens présents, et encore moins d’être scandalisé : « Comment, en France, on peut tolérer ça ? Ce n’est que de l’arbitraire ! Si le matin le flic qui ouvre est de mauvaise humeur, il vire tout le monde et les derniers se retrouvent les premiers ». Passionné d’informatique, il se met à calculer le prix que coûterait l’informatisation de la procédure : « On pourrait tout simplifier facilement ! ». Il ajoute : « Et il n’y a pas que le temps perdu qui pèse, à chaque ouverture de dossier, il faut débourser de l’argent. L’État rentabilise la détresse ! » Et Nader de s’interroger, sur un ton imprécateur : « Comment ne pas penser qu’il y a une volonté de nettoyer la ville ? »

Nader pourrait polémiquer pendant des heures, et c’est certainement ce qu’il va faire, cette nuit encore, entouré d’Assane  et d’Adel.

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Nader dort devant l’annexe depuis 3 jours, pour rendre service. (crédit photo : L. Castelly)

Il est bientôt une heure, le silence se fait peu à peu. Les heures qui viennent apporteront de nouveaux prétendants, peut-être plus en forme et encore plus décidés à en découdre. Et demain matin, à nouveau, les jours d’attentes ne compteront plus, seule importera la force que chacun mettra à jouer des coudes dans la bousculade vers les guichets.

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Une réponse à #MigrantsOfLaPréfecture : Nader, là pour rendre service

  1. Amandine

    Merci pour cette belle serie d’articles ! Difficile de ne pas etre d’accord avec Nader et voir dans les pratiques de certaines prefectures une volonte de « rentabiliser la detresse » voire avoir recours a l’usure psychologique pour inciter aux retours « volontaires »… Certaines prefs ont mis en place depuis longtemps un systeme de listing et de rendez-vous qui soulagent a la fois leurs employes et ceux qui presentent leurs demandes, d’autres laissent de veritables camps s’installer a leurs portes : comment ne pas y lire une inertie politique volontaire ?

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