#MigrantsOfLaPréfecture : Adel et la lettre du ministre

23h30, 66 bis, rue Saint-Sébastien dans le 6e arrondissement…

Si vous passez par là, une nuit, en semaine, pas de suspense, vous y trouverez toujours un petit campement. Une vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants, dorment à même le sol. Squat, bâtiment à l’abandon ? Non, le « service étrangers » de la Préfecture de Marseille. Une annexe au bâtiment imposant qui trône en plein centre. Ici, c’est sur les marches d’un banal immeuble de bureaux que dorment les aspirants à la régularisation. Le nombre de personnes reçues chaque jour dépasse difficilement la vingtaine. Alors la file d’attente commence dès la veille et s’achève chaque matin par un sprint final où il faut jouer des coudes, si l’on ne veut pas repartir pour une nouvelle nuit dehors.

Migrants of Marseille vous propose de partager des fragments de leurs nuits, en quatre épisodes. 

Épisode 2 : Adel et la lettre du ministre – 

Minuit approche et le petit groupe d’hommes à droite de l’entrée continue sa discussion. Juste à côté d’Assane, Adel semble sur ressorts. Il maîtrise moins bien le français que ses voisins mais brûle de pouvoir en placer une. C’est la troisième nuit qu’il passe devant l’annexe de la Préfecture cette semaine. Ses yeux sont écarquillés par le manque de sommeil, il saute d’une idée à une autre nerveusement, mais avec le sourire. Après quelques mots échangés sur ses difficultés à obtenir des papiers, il sort d’un classeur une lettre à en-tête bleu blanc rouge : « Et pourtant, j’ai une lettre du ministre ! ».

Le ministre ? Bernard Cazeneuve lui-même, actuel ministre de l’Intérieur. La lettre, datée du mois d’avril 2015, est adressée aux services de la Préfecture mais aussi à Michel Vauzelle, député (PS) de la seizième circonscription des Bouches-du-Rhône et président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur. « Cher Michel » peut-on lire écrit en lettres rondes à côté d’un plus formel « Madame, Monsieur » dactylographié. Le ministre en charge de l’immigration fait ensuite un éloge de la bonne intégration d’Adel et encourage ses subordonnés à veiller à la bonne marche de son parcours administratif. « Je l’ai eu par monsieur Vauzelle » dit fièrement Adel, sans plus de précisions.

Un travail, un mariage … puis plus rien

Adel a en effet de nombreux gages d’intégration à offrir. En 2008, il a quitté le Maroc pour Marseille. Une entreprise d’aéronautique l’embauche, ce qui lui donne droit à une carte de séjour de travailleur saisonnier. Plusieurs renouvellements plus tard, il obtient le diplôme – soigneusement rangé dans le classeur qu’il emporte à la Préfecture – de technicien aéronautique et se marie avec une Française.

C’est en 2011 que les problèmes commencent. Son titre de séjour lui est refusé. « J’ai quitté mon travail le temps de m’en occuper, mais ça a traîné et je n’ai jamais repris, explique Adel, dépité. Mon entreprise va embaucher sous peu, et je ne pourrai pas postuler parce que ma situation est toujours la même». Il poursuit : « On nous demande de prouver qu’on a un travail pour avoir le titre de séjour, mais comment je pourrais venir passer quatre jours ici si j’avais un travail ? ». Adel est aujourd’hui en instance de divorce, « à cause des papiers aussi » résume-t-il laconiquement.

Une nuit sans sommeil

Pour le moment, la missive du Ministre n’a pas vraiment porté ses fruits. La veille, Adel est parvenu jusqu’aux guichets, mais le dossier qu’il a déposé pour demander un nouveau titre de séjour été jugé incomplet. « Si l’employé ne t’aime pas ou qu’il a passé un mauvais week-end, ça ne durera pas plus d’une seconde » peste-t-il, assis les jambes croisées sur un bout de carton étalé sur le sol.

En dehors de son précieux classeur, il n’a avec lui qu’un petit sac plastique et une bouteille d’eau. « Quand tu vis quelque chose comme ça, tu n’as pas envie de manger ! » s’exclame-t-il. Adel n’a pas non plus prévu de fermer l’œil : « J’ai une hernie et le traitement m’empêche de dormir ». En 2012 déjà, lors d’une autre nuit passée au même endroit, il se souvient d’avoir vécu « l’enfer » à cause d’allergies incontrôlables.

À un mètre seulement de lui, un homme allongé à même le sol dort profondément, bercé par le chant des goélands.

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Adel brandit la lettre de recommandation signée de la main du ministre de l’Intérieur. (crédit photo : L.Castelly)

La nuit à la Préfecture se poursuit …  au prochain épisode

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