#MigrantsOfLaPréfecture : Assane, la colère qui gronde

23h30, 66 bis, rue Saint-Sébastien dans le 6e arrondissement. Si vous passez par là, une nuit, en semaine, pas de suspense, vous y trouverez toujours un petit campement. Une vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants, dorment à même le sol. Squat, bâtiment à l’abandon ? Non, le « service étrangers » de la Préfecture de Marseille. Une annexe au bâtiment imposant qui trône en plein centre. Ici, c’est sur les marches d’un banal immeuble de bureaux que dorment les aspirants à la régularisation. Le nombre de personnes reçues chaque jour dépasse difficilement la vingtaine. Alors la file d’attente commence dès la veille et s’achève chaque matin par un sprint final où il faut jouer des coudes, si l’on ne veut pas repartir pour une nouvelle nuit dehors.

Migrants of Marseille vous propose de partager des fragments de leurs nuits, en quatre épisodes. 

 – Épisode 1 : Assane, la colère qui gronde –

« Encore heureux, il fait beau ! ». Assane prend le parti du cynisme. Assis sur le bord des escaliers, il discute avec Nader et Adel, eux aussi partis pour dormir ici. Il y a plusieurs années, Assane est venu du Sénégal pour faire ses études. Aujourd’hui, il est traducteur et vit à Aix. C’est la deuxième nuit d’affilée qu’il passe devant l’annexe de la préfecture. Le matin précédent, il n’est pas parvenu à faire partie des heureux élus à pouvoir accéder aux guichets.

« Depuis que je suis en France, ça doit être la septième ou huitième fois que ça m’arrive » lâche-t-il, amer. De mauvais souvenirs qui lui ont fait prendre de nouvelles précautions cette fois-ci : « J‘ai pris une chambre dans un hôtel du quartier. Je n’y dors pas, mais je peux prendre une douche, faire une sieste dans l’après-midi, pour me permettre de petites pauses. »

Une tribu nocturne et éphémère

Mais Assane ne peut pas se permettre de déserter le terrain plus d’une heure ou deux. Sur son portable il a photographié la feuille blanche sur laquelle est griffonné l’ordre d’arrivée de chacun. Une liste comme convention symbolique de cette petite tribu nocturne et éphémère. « Sur la liste qu’on a rédigée ce matin, j’étais 11e, explique-t-il en réajustant ses lunettes, mais des policiers sont passés et l’ont arrachée. Eux ou quelqu’un d’autre c’est pareil, ce n’est qu’un bout de papier après tout. Je suis passé 13e sur la nouvelle ».

Assane tente de rester philosophe, mais sous son ton pince-sans-rire, il rumine sa colère. Il y a plus d’un an il a indiqué son déménagement à Aix à la Préfecture. Depuis, son dossier demeure introuvable. « À Aix on me renvoie sur Marseille, à Marseille on me dit que mon dossier n’est plus là. Pour un simple changement d’adresse tout s’effondre ». Le jeune traducteur a donc déposé un recours contre la Préfecture pour faire reconnaître cette erreur. En attendant, son titre de séjour précédent a largement eu le temps d’expirer. Il est donc là ce soir pour recommencer un dossier de zéro. « Je veux bien comprendre qu’ils sont en sous-effectifs, relativise-t-il, il n’y a que quatre guichets à l’intérieur et ils ferment à midi. Mais ce n’est pas moi qui suis en tort ! ».

« Comment tu veux te sentir chez toi dans ces conditions ? »

Pour Assane comme pour tous ceux présents à ses côtés, difficile de ne pas sentir une volonté de l’État de décourager les candidats à la régularisation : « Quand les portes s’ouvrent le matin, avec les flics en faction, on sait directement que ça va pas être marrant. Comment tu veux te sentir chez toi dans ces conditions ? On est quand même dans la cinquième puissance économique mondiale ! Quelle blague le pays des Droits de l’homme ! ».

Assane rêve du Canada, un pays où « les formalités se font dès l’aéroport, ils ne te font pas courir partout pendant des mois. » Pour le moment, il aimerait d’abord régler ses problèmes avec la France, mais commence à perdre patience : « Je travaille ici, j’ai envie de rester. Mais si vraiment on ne veut pas de moi, je peux rentrer au Sénégal ou aller ailleurs. Je ne suis pas prêt à mourir comme les clandestins ».

La nuit avance doucement et Assane, bien que nerveux, ne semble pas encore trop atteint par la fatigue. Du trottoir d’en face arrive deux hommes, leurs dossiers sous le bras :  « C’est où qu’on s’inscrit ? ».

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Assane dort devant la Préfecture pour la deuxième nuit consécutive. (Crédit : L.Castelly)

La nuit à la Préfecture se poursuit …  au prochain épisode

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