Tom, sur le qui-vive

Retour à l’atelier photo de la galerie Vol de Nuits. Fatou était là ce jour-là, mais il y avait aussi Tom. Exilé comme Fatou, et enthousiaste à l’idée de participer à l’exposition « Identité : qui j’étais, qui je suis, qui je serai » présentée à la Villa Méditerranée dans le cadre de la journée mondiale des réfugiés, jusqu’au 20 juin. Contrairement à Fatou, discrète et en retrait, Tom est une vraie pile électrique, débordant de propositions, de questionnements, mais aussi d’angoisses. Il vit sa condition de réfugié comme une lutte de chaque instant.

« Un jeune réfugié d’un pays d’Afrique de l’est », c’est ainsi qu’il souhaite qu’on le décrive. Nous l’appellerons Tom. Dans l’atelier de photographie, il est probablement le participant le plus impliqué. Pourtant, malgré les idées qui ne cessent de fuser dans sa tête, il ne manque pas de réagir dès qu’un objectif saisit son visage. Gentiment mais fermement, il se dirige alors vers le photographe, demande à voir les clichés et à les supprimer si nécessaire.

« Je n’ai rien contre les appareils photo, mon problème, c’est la façon dont on peut les utiliser » explique ce jeune homme de taille moyenne, musclé et nerveux. Les clichés réalisés par le petit groupe de l’atelier seront exposés à la Villa Méditerranée, et cela le rend d’autant plus anxieux : « ça ne prend que deux secondes de faire un selfie dans une exposition, on le met en ligne aussi vite, et si mon visage est dessus, qui sait ce qui peut m’arriver ? Si je n’étais pas dans une telle situation, je m’en moquerais. Mais là, j’y suis très sensible, je suis suspicieux. » Un jour, alors qu’il se promenait dans Marseille, un touriste a pris une photo sur laquelle il apparaissait. « J’ai saisi l’appareil et j’ai demandé à ce qu’il supprime la photo. Je n’ai pas pu rester calme, je suis devenu fou, ça s’est fini au commissariat… » raconte-t-il, un peu honteux.

« Je ne parle pas de ma propre situation »

Tom est arrivé à Marseille en mars 2014. Dans son pays il était informaticien. En attestent son esprit vif, sa capacité à décrypter chaque situation. Depuis un peu plus de deux mois, il est officiellement reconnu comme réfugié. Lors de l’atelier photo, il côtoie d’autres personnes avec le même statut, ou qui espèrent l’obtenir.

« Ce n’est pas une situation facile à vivre, analyse-t-il, la plupart des gens n’ont aucune prise sur ce qui leur arrive. Certains ont quitté des pays qui peuvent paraître très tranquilles de l’extérieur. Moi je ne parle pas de ma propre situation, mais j’apprécie d’être entouré par d’autres réfugiés. Chacun a fui pour des raisons différentes, à cause de menaces de niveaux différents, mais peu importe, on n’en parle pas et c’est déjà bien ».

« Aujourd’hui c’est moi, demain c’est vous »

C’est la dernière séance de création et Tom improvise une ultime mise en scène qu’il demande à une camarade d’immortaliser. Il prend la pose, son visage masqué par une capuche, assis sur des journaux froissés avec, disposés autour de lui, un appareil photo et un sac aux motifs militaires. En mêlant presse, photographie et symboles de la force d’Etat, il entend représenter le dilemme du citoyen moderne. « Qui croire ? Les médias ? L’Etat ? s’interroge-t-il, la thématique c’est « qui je suis », là je demande « en qui est-ce que je crois ? » ».

«J’aime faire des choses créatives, confie Tom, j’aime faire passer des messages. Mais en tant que réfugiés, nous devons faire attention à ne pas être trop clivant, il faut rester subtil. Ce qu’on doit dire aux gens par ces images c’est « Voilà ce qui est en train de se passer et on peut faire quelque chose. Aujourd’hui c’est moi, demain c’est vous »». Tom est franc, direct. Quand il dialogue avec quelqu’un, il interpelle constamment son interlocuteur.

« Quand ton pays est en guerre, tu n’es chez toi nulle part »

À Marseille, il se plaît plutôt bien, même s’il trouve les rues « très sales ». Il suit des cours de français tous les jours. Bien qu’il parle notamment le russe ou l’hindi, il trouve vraiment difficile cette nouvelle langue, mais sait qu’il en aura besoin pour chercher du travail. Très sportif, Tom se rend régulièrement dans une salle de sport et a même appartenu à une équipe de rugby la saison dernière.

Malgré ce quotidien relativement confortable, il n’est pas difficile de constater que son attention ne connaît pas de répit. Tom a décidé de composer avec un avenir dont il ignore tout, mais il ne baisse jamais la garde et guette en permanence d’éventuelles menaces. « La vie d’un réfugié n’est pas une bonne vie. Quand ton pays est en guerre, tu n’es jamais chez toi nulle part » explique-t-il.

Une fois qu’il aura obtenu son diplôme de français, Tom cherchera du travail, probablement toujours dans l’informatique. « Il faut laisser le futur au futur » dit-il évasivement. « Une chose est sûre par contre, dès que j’ai l’information que les choses ont changé dans mon pays, j’y retourne. » En prononçant ces mots, Tom prend le ton d’un guerrier. Et se dessine en filigrane un combat dont on ne saura rien, si ce n’est qu’il l’a mené sur les routes de l’exil.

Image : Tom déplace des éléments de l’exposition de l’artiste Hideyuki Ishibashi, à la galerie Vol de nuits, pour réaliser une prise de vue.

Informations sur la Journée Mondiale des Réfugiés à Marseille : www.villa-mediterranee.org/fr/journee-mondiale-de-refugies

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Une réponse à Tom, sur le qui-vive

  1. Amandine – Auteur

    Très belle expo en tous cas, pour ceux qui l’ont vue. Bravo à Tom et à tous ceux qui y ont contribué !

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