Arminé, entre quatre murs

Construire une vie de famille dans l’attente … et dans moins de 20 mètres carrés. Un défi que doivent relever les parents qui viennent chercher refuge en France avec leurs enfants. Depuis son arrivée à Marseille il y a un an, Arminé et son mari essayent d’offrir à Ina et Karen une existence normale, bon gré mal gré.

Une chaleur étouffante s’est installée sur Marseille, jusque dans la petite chambre d’Arminé (le prénom a été changé). Au 3e étage d’un petit hôtel du quartier Belsunce, elle tente de contenir ses enfants dans les 20m² de la pièce qu’ils occupent à quatre. Ina, l’aînée, a huit ans et son petit frère Karen, quatre ans tout juste. Arminé paraît très jeune, les mêmes yeux en amande que son fils, la peau pâle et des cheveux bruns tirant sur le roux. Elle doit faire un mètre soixante, et, n’eut-ce été la fatigue sur son visage, on lui donnerait tout juste vingt ans. Elle en a en réalité dix de plus et les dernières années furent probablement les plus éprouvantes.

Il y a deux ans, elle a quitté l’Arménie avec son mari et leurs deux enfants à cause de persécutions qui visaient sa famille. Première destination, la Russie. Mais leurs ennuis les poursuivent jusque là bas, et en juin 2014, ils prennent tous la direction de Marseille pour y demander l’asile. En Arménie, Arminé était journaliste à la télé nationale mais « les problèmes qu’on a eus n’ont rien à voir ». Son mari fabriquait des cuisines.

Des sacs pour contenir toute une vie

Aujourd’hui, il doit se contenter d’une paillasse sur laquelle sont posées des casseroles et une plaque chauffante. À l’autre bout de la pièce, sur un petit frigo, un mini four collé au lit parental. Et partout, dissimulés comme on peut, des sacs de voyage et des sacs plastiques contenant toute leur vie. Cette chambre d’hôtel est la deuxième qu’ils occupent à Marseille. La première leur avait été attribuée dans le cadre de l’hébergement aux demandeurs d’asile. « Un cauchemar, il y avait des cafards et des souris partout » se souvient la jeune femme en grimaçant. En janvier, quand leur demande d’asile a été rejetée par l’OFPRA, ils ont dû quitter ce logement de fortune et n’ont plus perçu aucune allocation de l’État. Ressortissants arméniens, leur pays est considéré par la France comme sûr, ce qui implique que leur dossier est traité en mode « prioritaire », c’est à dire rapidement et avec un accès aux droits plus limités.

C’est donc l’école qui est venue au secours de la famille. Via le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), maîtres et parents se sont organisés pour récolter des fonds, notamment grâce à des goûters, comme celui de la famille de Levon. Delphine est la mère d’élève qui les accompagne. Sa principale mission est de rassembler les fonds pour payer le loyer, ce qui n’est pas rien, puisqu’il est de 400 euros. « Il n’y a aucune autre solution pour eux, lâche-t-elle, presque découragée, la Fondation Abbé Pierre nous a permis de payer un mois de loyer, mais sinon on ne peut les aider qu’avec les recettes des goûters ». « Je ne sais pas ce qu’on ferait sans RESF » s’interroge Arminé. La famille espère une audience à la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) dans les semaines à venir. Si ce recours est rejeté, l’avenir de la petite tribu ne risque pas de s’éclaircir.

Traductrice à huit ans

En attendant mieux, elle se satisfait de cette chambre blanche du sol au plafond et profite de la mini kitchenette pour se remettre aux fourneaux. À la bibliothèque de l’Alcazar toute proche, elle a emprunté un livre pour initier les enfants à la cuisine. « Ina n’aime pas trop la nourriture de la cantine, alors on va s’y mettre ensemble !» se réjouit-elle.

Ina a de grands yeux noirs, sertis de très longs cils. Silencieuse au premier abord, c’est quand on s’y attend le moins qu’elle répond aux questions du tac au tac dans un français parfait. Il y a une pointe de défi dans sa voix comme si elle s’attendait à surprendre son interlocuteur.

Quand sa mère cherche ses mots, elle fait la traduction. Spontanément elle reformule avec attention les questions du français vers l’arménien en fronçant les sourcils pour s’assurer qu’Arminé a bien compris. Comme beaucoup d’enfants d’immigrés, elle sert de pont entre ses parents et le monde francophone, administration, professeurs, bénévoles … « C’est elle qui alerte son maître quand il faut payer le loyer » explique Delphine, une pointe d’inquiétude dans la voix.

« Pas maintenant, la plage ! »

Karen, le petit garçon est l’illustration du mot « mutin » : il plisse malicieusement ses yeux en amande à chaque regard et n’arrête pas un instant de courir, de sautiller, de chantonner. Mais tout cela discrètement, sans trop hausser la voix ni bousculer personne. L’espace est tout petit ici et en attendant de sortir, même à son âge, il faut se modérer. « À l’école il paraît qu’il est très calme, mais pas ici ! » rigole Arminé. Voir l’insouciance de son enfant semble l’apaiser.

Voici que le mot « plage » est prononcé, Arminé a promis une excursion cet après-midi. Déjà, Karen a sorti pelle, seau et arrosoir qu’il tente de remplir au lavabo trop haut de la petite salle de bain. Même dans un espace réduit, courir après un enfant qui menace de renverser de l’eau partout est athlétique. « Pas maintenant la plage ! » essaye d’expliquer la jeune mère. Karen finit par passer lui-même la serpillière. La promiscuité implique un sens des responsabilités précoce.

Le père des enfants est de sortie ce matin-là, mais d’ordinaire, il reste à la maison. D’après Delphine, il vit mal cet exil et sort très peu. Il a de surcroît un problème à la jambe qui nécessitera bientôt une opération précise Arminé en montrant les prescriptions des médecins. Trois fois par semaine, elle se rend aux cours de français du Secours Catholique. Le reste du temps, elle est aux côtés de son mari en attendant d’aller chercher Ina et Karen à l’école. L’ennui ? « Ce n’est pas le plus gros de mes problèmes » tranche-t-elle, le regard dans le vague.

Publicités

2 réponses à Arminé, entre quatre murs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s