Levon, à l’école de l’exil

Comment comprendre l’exil quand on n’a que 7 ans ? Levon a atteint l’âge de raison en ayant déjà beaucoup vécu. En plus de l’arrachement à son pays de naissance, il a dû intégrer les complexités d’une procédure de régularisation française. Grâce au soutien de son école, lui et sa famille ont pu obtenir un titre de séjour d’un an. Une première victoire qu’ils ont célébrée entourés de tout ceux qui ont compté. Sans pour autant oublier que le combat n’est pas encore fini.

La cour de l’école des Abeilles a ses airs des grands soirs de kermesse. Hurlements stridents d’enfants qui, lancés comme des fusées, bousculent tout ce qui se trouve sur leur passage, ballons incontrôlés et parents qui découpent les gâteaux sur le papier aluminium froissés entre deux « mamaaan » sanglotants. Au milieu du tumulte, il y a Levon qui virevolte comme tous les autres. C’est la régularisation de sa famille que l’on fête ce soir.

« Je suis là parce qu’on a gagné les papiers, et qu’il y a plein de gens de l’école qui nous ont donné du courage » résume le petit garçon de 7 ans quand on parvient à l’attraper au vol le temps de quelques instants. Ses grands yeux bruns assortis à une peau très pâle et des cheveux châtains trahissent très légèrement l’origine arménienne de la famille Boyadjyan. L’Arménie, il n’y a jamais mis les pieds. Né en Russie, où ses parents avaient trouvé refuge pour des raisons politiques, il a dû fuir avec eux vers la France à cause des persécutions qui pesaient sur eux là-bas aussi.

C’est au début de l’hiver dernier que ses parents ont lancé un appel à l’aide. Après le rejet de leur demande d’asile, la préfecture venait de leur signifier l’obligation de quitter le territoire français (OQTF). Depuis plusieurs mois déjà, ils n’avaient plus droit aux aides de l’Etat et occupaient avec leurs deux enfants un logement en CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) qu’ils auraient dû quitter il y a longtemps. Un occupation illégitime des lieux qui leur vaut le refus de leur première demande de titre de séjour.  « On ne voulait pas occuper cet endroit, mais on n’avait pas le choix, sinon, c’était la rue, sans aucun papier. Pas question » déplore aujourd’hui encore la mère de Levon, Araksia, une élégante jeune femme portant une petite icône orthodoxe autour du cou.

Un marché à travers l’hygiaphone

Avec l’OQTF, l’urgence se fait sentir. Un comité de soutien se met en place avec l’appui du Réseau Education Sans Frontières (RESF). Levon est scolarisé dans le quartier depuis la rentrée 2012, tout le monde le connaît. Les parents d’élèves organisent des collectes d’argent et de nourriture, et surtout, ils font appel aux politiques locaux. Une stratégie qui a fini par payer. Le 17 mars dernier, une convocation de la préfecture parvient à la famille Boyadjyan.

La première réaction d’Araksia est la terreur. Mais le comité la rassure vite : un des soutiens politiques leur a fait savoir que le dossier allait être réexaminé. Accompagnés de plusieurs parents d’élèves, Araksia et son époux Vrouyr se rendent à la préfecture. Le 23 mars, à travers l’hygiaphone d’un guichet, explique Dalila, membre de cette escorte, une sorte de marché leur est proposé, « on leur a dit que s’ils quittaient le CADA et renonçaient à leur recours, ils auraient leur titre de séjour d’un an. Ça n’a été noté nulle part, mais ça a été dit, et c’est ce qui s’est passé ».

Du poivre pour le personnel de la préfecture

De ces mois de lutte administrative, Levon a tout vu, tout compris, ou quasiment. Un jour que sa mère revenait bredouille de la préfecture, il lui propose un plan machiavélique : « Tu sais ce qu’on va faire, on va prendre du poivre très fort, on va le donner au monsieur à la préfecture, on va lui dire de s’en mettre sur les doigts, puis de se toucher les yeux, et comme ça il comprendra ce que ça fait ». L’élégante Araksia écarquille ses yeux savamment maquillés. Dans un français assez fluide, elle se souvient des mots employés par son fils et n’en revient toujours pas :« J’étais choquée qu’il puisse imaginer quelque chose comme ça».

Contrairement à son petit frère, né en France, Levon a vu les menaces qui pesaient sur sa famille en Russie, et vécu l’exil avec eux. « On ne lui dit pas tout, mais il écoute. Et il pose énormément de questions : pourquoi les copains ont une chambre et pas lui ? Pourquoi on doit encore changer de maison ? C’est difficile » soupire le père, ses solides épaules affaissées. « Nous on peut contrôler le stress, mais pas lui. » ajoute la mère avant d’évoquer les nombreux cauchemars qui ont réveillé le petit garçon pendant des mois après son arrivée à Marseille et qui reviennent encore parfois. « Souvent, ils se sent exclu, il dit qu’il n’a pas de copains parce qu’il est étranger. Le maître m’a dit qu’il n’a pas du tout observé ça, mais lui il a toujours cette peur. » analyse-t-elle.

Rock star de la mandoline

Pourtant, ce soir, au milieu des autres enfants, Levon semble le plus épanoui des bambins. Son regard malicieux lui attire la tendresse de tous les parents et il improvise même un petit concert de mandoline devant le public. Son interprétation de « Une souris verte » lui vaut des applaudissements dignes d’une rock star. « Ce qui est bien avec la mandoline, c’est que tu peux tout jouer, même le rock’n roll » précise-t-il d’un ton expert, avec l’intonation provençale de rigueur.

Ses parents aussi semblent heureux de cette victoire, alors qu’ils découpent en binôme l’énorme gâteau décoré du logo de RESF préparé par Araksia. Pourtant ils ne se sentent pas encore soulagés. Leur titre provisoire arrive à échéance fin juin. Le titre de séjour d’un an tarde à arriver et ils devront réunir 600 euros chacun pour se l’offrir. En Russie, Vrouyr était informaticien et Araksia pharmacienne. Tous deux auraient besoin d’une remise à niveau dans leurs domaines et cherchent donc des stages avant de pouvoir accéder au marché de l’emploi. En attendant ils subsistent grâce aux dons des autres familles et les enfants dorment sur un matelas dans le couloir de l’appartement de leurs grands-parents, eux aussi réfugiés à Marseille. Levon rêve d’une grande maison pour lui, son petit frère et ses parents.

Malgré ce parcours du combattant encore loin d’être fini, Araksia ne regrette rien. « Je préfère être ici avec plein de problèmes, qu’à Moscou en danger ». Le père comme la mère tiennent à parler de leur expérience. « C’est important » dit Vrouyr à Levon. Une autre famille rencontre les même problèmes dans cette même école, mais préfère se faire discrète, m’explique Zoé, mère d’élève membre du comité de soutien. Levon l’ignore certainement, mais dans beaucoup d’autres écoles, des enfants de son âge partagent ses peurs et peut-être même ses cauchemars.

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Le gâteau réalisé par Araksia, la mère de Levon. (Crédits Lisa Castelly)

Retrouvez plus d’images en lien avec cette article sur la page facebook de Migrants of Marseille.

 Un article sur la famille Boyadjyan est paru dans le CQFD de janvier, retrouvez-le ici.

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6 réponses à Levon, à l’école de l’exil

  1. Violaine Poujoulat

    Tes articles sont particulièrement intéressants et à vrai dire, ce sont les seuls que je prends actuellement le temps de lire.
    Merci Lisa et excellente continuation dans ce projet.

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