Fatou, prendre la pose en attendant

DSC09134bL’obtention du statut de réfugié nécessite souvent de longs mois d’attente. Une période d’angoisse qu’il faut occuper comme on peut, à défaut de pouvoir travailler ou suivre une formation. À Marseille, plusieurs ateliers artistiques sont proposés aux demandeurs d’asile. L’objectif est le plus souvent de leur permettre de commencer à se reconstruire, ou, plus simplement, de faire passer le temps.  Fatou, demandeuse d’asile guinéenne, s’est mise à la photographie.

 

Elle est la première arrivée et attend sagement le moment de se mettre au travail. Cela fait deux mois que Fatou (le prénom a été changé) se rend tous les vendredi après-midis à la galerie de photographie Vols de Nuits, située non loin du quartier de la Plaine. Ces ateliers, « ça change les idées » dit-elle simplement. Elle n’a manqué qu’une seule séance, « à cause d’un rendez-vous chez le médecin » se justifie-t-elle.

Malgré son assiduité revendiquée, l’enthousiasme de cette guinéenne d’une trentaine d’années est discret. Assise au bout d’une grande table, elle salue d’une petite voix les autres participants qui arrivent au compte-gouttes. Ils sont aujourd’hui quatre, un peu moins que d’habitude. Trois demandeurs d’asile, dont Fatou, et un réfugié (qui a donc, lui, obtenu l’asile) venus mettre la dernière touche aux photos qu’ils ont réalisées au fil des séances.

La photo pour reconstruire son identité

Matthieu, l’un des photographes de la galerie, leur demande de sélectionner leurs images préférées parmi celles qu’ils ont prises et celles sur lesquelles ils posent. « Le but n’est pas de leur apprendre la photographie, mais qu’ils réalisent des images qui leur permettent de parler d’eux-même » précise Matthieu. Les tirages seront ensuite rassemblés sous le titre « Identité : qui j’étais, qui je suis, qui je serai » et exposés à la Villa Méditerranée dans le cadre de la journée mondiale des réfugiés le 20 juin.

Cet après-midi là, la grande pièce un peu sombre de la galerie est ouverte sur une petite rue calme, l’ambiance y est studieuse. Certains réalisent encore des clichés, mus par une inspiration de dernière minute. À distance, Fatou les couve d’un regard à la fois curieux et amusé. Vient le moment de projeter ses photos en grand sur le mur. Matthieu les fait défiler une par une.

« On dirait une sirène sur celle-là ! »

« Tu es d’accord pour qu’on accroche celle-là en très grand pour l’expo ? » lui demande-t-il. Elle secoue d’abord la tête en gloussant discrètement. Ce n’est pas la volonté de préserver son anonymat qui semble s’exprimer là, mais plutôt une gêne toute adolescente. À force de remarques encourageantes – « On dirait une sirène sur celle-là !» lance une employée de la galerie – Fatou choisit deux, puis trois images …. Sur la première, elle pose dans un boubou mordoré, puis dans la suivante, elle porte une robe très moulante et pailletée, et dans la troisième, elle porte un jean, des baskets et un pull rose fluo. Sur cette dernière, elle paraît quinze ans plus jeune, ses cheveux, coiffés très courts ce jour-là, sont sur l’image extrêmement longs et tressés.

« Sur celle-ci, j’ai l’air pensif : je pense à mes enfants. Sur l’autre, j’ai les bras écartés vers le ciel : je demande « pourquoi ne sont-ils pas avec moi ? » et sur la dernière, mes bras sont ouverts pour les accueillir »  explique-t-elle très naturellement. De ses enfants, Fatou parle sans retenue. Chacune des poses qu’elle a prises est en fait une déclinaison de son rôle de mère, de sa vie de femme. Son regard d’ordinaire inquiet semble s’être apaisé face à l’objectif.

« Mieux que de rester enfermée dans sa chambre »

En Guinée-Conakry, Fatou a laissé ses deux filles et son fils, âgés de 9 à 14 ans. Elle ne les a pas vus depuis son départ pour Marseille en mars 2014. Dans ses bagages, il y avait les deux tenues traditionnelles qu’elle porte sur les clichés : « Je ne pouvais pas les laisser derrière moi, c’est des souvenirs ». Ses démarches pour obtenir l’asile l’épuisent. Quand on lui a dit, au centre d’accueil où elle vit, que des ateliers artistiques étaient proposés gratuitement, elle a sauté sur l’occasion. Elle aurait préféré ceux de poésie, mais elle n’a pas pu s’y rendre. La photo c’est déjà très bien, puisque, dit-elle «on discute, on vit avec les gens. C’est mieux que de rester enfermée dans sa chambre à ne rien faire ».

Il est arrivé, raconte Matthieu, qu’au cours d’un atelier, les participants ne touchent pas aux appareils photos et se mettent à échanger sur leurs parcours de vie, à partager les raisons de leurs exils respectifs. De l’histoire de Fatou en revanche, il ne sait rien. Dans un sourire bienveillant, elle lui répond, comme on dit à un enfant, «Ça, c’est beaucoup trop compliqué…». 

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