Quand l’administration pèse des tonnes

Il croyait avoir toutes les chances de son côté. Un travail, un contrat bien rémunéré, une bonne intégration. Mais à cause d’une erreur administrative, Burak est sans-papier depuis quatre ans. Chef de chantier la semaine, il passe tout son temps libre à essayer de faire réparer cette injustice … et à éviter les contrôles de police. 

Aujourd’hui, 15 mai, Burak (le prénom a été changé) ne va pas quitter son téléphone des yeux. Un simple appel du cabinet de son avocat pourrait mettre fin à quatre ans de combat contre l’administration. Une décision du conseil d’État doit lui parvenir. Si elle est positive, ce chef de chantier d’une trentaine d’années pourra peut-être commencer une vie normale.

Burak est arrivé d’Istanbul en 2009, pour suivre la jeune fille qu’il aimait. En 2011, après deux années de formation aux métiers du bâtiment à Marseille, il a demandé une « carte de séjour salarié ». Il était en effet en passe de signer un contrat dans une entreprise de mosaïques et carrelages. Le contrat était un CDI rémunéré autour de 2000 euros. Largement de quoi justifier l’obtention du titre. Sauf que la réponse qu’il a reçue quelques semaines plus tard était un refus. Une obligation de quitter le territoire arriva dans la foulée. La Préfecture a très vite reconnu son erreur : elle avait envoyé son dossier incomplet à la direction régionale du travail, qui l’avait donc recalé.

8000 euros de frais

Mais l’administration ne se satisfait pas de simples mea culpa et pour Burak commençait le chemin de croix. Première étape pour contester la décision, le tribunal administratif. Puis la cour d’appel d’urgence. Et enfin, la semaine dernière, le Conseil d’État. Entre chaque audience, de 6 mois à un an et demi d’attente. « À chaque fois je donne un dossier complet, à chaque fois, ils trouvent un détail qui ne va pas. Tout le monde reconnaît l’erreur qui a été faite, mais personne n’est compétent pour la réparer » explique le jeune homme dans un français fluide, avec un accent plus marseillais que turc. Toutes ces démarches ont un coût. En quatre ans, Burak estime avoir déboursé plus de 8000 euros.

« Au début, j’y croyais, parce que je me savais victime d’une erreur. Maintenant, je garde un espoir, mais je me dis juste qu’il y a 10% de chances pour que ça puisse marcher. C’est l’agacement qui me fait tenir. Ils sont là pour me décourager, alors moi je réponds. » explique-t-il. Au fil du temps, Burak dit avoir « perdu confiance dans l’État et les institutions. Leur objectif, c’est que je reparte ». Alors qu’il ne parlait pas français à son arrivée, il maîtrise désormais des concepts de droit inconnus de la plupart des citoyens lambda. « La peur, ça t’apprend des choses » reconnaît-il.

Depuis le temps qu’il patiente son avocate a été maman deux fois. Certains de ses amis turcs installés dans d’autres villes en France ont déjà été naturalisés, alors que lui n’arrive toujours pas à obtenir un titre de séjour temporaire. « À Marseille, c’est pire qu’ailleurs » estime-t-il, évoquant les services de la Préfecture complètement saturés.

Les « sautes d’humeur » des fonctionnaires

Burak ne compte plus les absurdités et les humiliations vécues. Les « deux ou trois cents fois » où il s’est rendu à la Préfecture, dont trois nuits passées devant pour espérer être reçu le lendemain matin. Les « sautes d’humeur » des fonctionnaires qui refusent les documents que leurs collègues acceptent sans sourciller. Et les contrôles policiers.

Malgré sa procédure en cours, Burak est sans-papiers. Il peut donc être contrôlé à tout moment et placé en centre de rétention. Il a donc accumulé de l’expérience pour passer inaperçu : « Je suis devenu pro : si tu parles bien français, que tu restes calme, tu peux t’en sortir. Il faut faire attention à comment on s’habille et surtout, pas de barbe du tout ». Burak est en effet rasé de près, avec une boule à zéro. Ce jour-là il porte un polo élégant, un jean et des chaussures d’une marque espagnole en vogue dans le quartier branché de la Plaine où il habite.

« Tout est toujours compliqué »

Malgré ses galères administratives, Burak a pu se construire une vie en apparence confortable. Même si il a dû refuser plusieurs propositions d’emploi à cause de son statut, il est parvenu à poursuivre sa carrière dans le bâtiment en tant que chef de chantier. Sous ses ordres travaillent trois Français, trois étrangers en situation régulière et un sans-papier. Ses salaires sont plutôt élevés mais ils sont payés au noir et il n’a donc pas de sécurité sociale. En rentrant le soir, il fait de nombreux détours pour éviter les axes principaux où les contrôles de police sont fréquents.

Burak a aussi une compagne. De nationalité française, elle a découvert avec lui le « monde parallèle » dans lequel se débat son ami. Au bout d’un mois de relation, il lui a fait rencontrer son avocate pour l’aider à mieux comprendre son cas. Il a même fini par lui faire un schéma explicatif de toutes les démarches sur un grande feuille, qu’elle garde précieusement depuis. Mais lui regrette de ne pouvoir lui offrir un quotidien stable :« Je ne peux jamais rien promettre. Quand je pars le matin, je ne sais pas ce qui peut m’arriver d’ici la fin de journée. Tout est toujours compliqué ».

Pris entre deux galères

Rentrer en Turquie, il y a pensé. Mais d’autre difficultés l’attendent aussi là-bas. Il faudrait s’acquitter de son service militaire, et peut-être faire de la détention pour s’y être soustrait jusque là. Et puis, depuis qu’il est parti, sa mère est décédée, la famille s’est éparpillée, plus grand monde ne serait là pour l’accueillir. Pris entre deux continents et entre deux galères, il choisit de rester dans le pays où il a construit, autant qu’il a pu, une carrière et une vie privée.

Aujourd’hui ou peut-être demain, Burak sera fixé sur son sort administratif. Et si c’est encore un refus, il faudra tout reprendre de zéro. Avec un air désabusé il s’interroge : « Tête de turc, c’est bien comme ça qu’on dit ? »

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