Entre rétention et expulsion : Kamel, ami dévoué

Ce sont des lieux méconnus du grand public. Les Centres de Rétention Administrative (CRA) accueillent des étrangers en situation irrégulières en vue de leur expulsion. Chaque jour, des audiences du Juge des Libertés et de la Détention (JLD) y ont lieu pour décider de leur avenir. Je m’y suis rendue en compagnie de membres de l’Observatoire du JLD de la Cimade (cf note à la fin). Sur place, nous avons rencontré Kamel, qui venait pour soutenir un ami.

Il fait soleil ce matin-là et Kamel piétine devant la grille du Centre de Rétention du Canet, au nord de la ville. Plus exactement, c’est devant la grille de la salle d’audience, elle-même accolée au Centre de Rétention, qu’il piétine. C’est là que le Juge des Libertés et de la Détention (JLD) délibère chaque jour, dimanches et jours fériés compris, sur le sort des personnes retenues dans le bâtiment voisin.

Kamel, est un quarantenaire avec des cheveux fixés au gel, sur lesquels sont juchées des lunettes de soleil. Il y a cinq jours, Aziz, son voisin, a été embarqué suite à un contrôle de police alors qu’il faisait le marché. Aujourd’hui, comme c’est la règle après cinq jours de rétention, il est présenté pour la première fois au juge.

En attendant le début de l’audience, Kamel explique qu’Aziz, de nationalité algérienne, vit à Marseille depuis 14 ans. À l’époque, il est entré sur le territoire français avec un visa de 30 jours. Il a demandé l’asile, mais sa demande a été rejetée. « Il n’a aucun droit ici, toute sa vie il a travaillé au black, à 30, 40 euros la journée. C’est pas une vie. » s’exaspère-t-il.

« Dans les quartiers, ils sont où, les flics ? »

Souvent, Kamel lui confie ses filles quand il sort. Aziz leur parle en arabe pour qu’elles apprennent. Kamel s’emporte vite en parlant du cas de son ami. Il peste contre les policiers, plus occupés, selon lui, à « traquer » les sans-papiers qu’à faire régner l’ordre. Devant les quatre personnes présentes, il se fait orateur politique : « Dans les quartiers, ils sont où les flics ? ».

Kamel est né au Maroc, mais sa situation est régulière depuis qu’il s’est marié avec une Française. Alors il n’hésite pas à soutenir ceux qui n’ont pas sa chance : « Je viens souvent ici, je vais aux visites, j’amène des cigarettes ». Il fait d’ailleurs bien plus que ça, puisqu’hier il est venu pour apporter 700 euros à son ami, pour qu’il puisse payer son avocat. Dont 500 de sa poche. « Il les mérite » tranche Kamel.

Son téléphone n’arrête pas de sonner. C’est Aziz qui s’inquiète, de l’autre côté du mur. En centre de rétention, le portable est autorisé, « tant qu’il n’y a pas de caméra, comme ça on ne peut pas montrer aux autres comment c’est dedans ! » ironise Kamel. Il tient quand même à nous rassurer, « mais ça va, ici il est plutôt bien ».

« Renvoyez-moi en Tunisie tout de suite ! »

Un peu après 10h30, une fonctionnaire de police vient chercher le public. Une audience semble déjà en cours dans cette petit pièce d’une trentaine de mètres carrés qui sent le neuf. Face à cinq rangées de chaises, au fond de la pièce, sur une petite estrade et derrière un bureau massif, siège le juge. Il a le teint hâlé et les cheveux d’un blanc éclatant, séparés par une raie sur le côté.

Le premier « retenu » est un élégant trentenaire au regard déterminé. « Je perds mon temps ici, renvoyez-moi en Tunisie tout de suite » demande-t-il. Façon agence de voyage, le juge lui répond qu’il n’y a pas de place sur un bateau avant trois semaines et qu’il faudra bien attendre. L’homme s’énerve quand on lui explique le prolongement de sa rétention. Un policier marmonne « Il va pas nous casser les c*****es !» puis fait signe au retenu, « allez monsieur, en avant ! ».

Le cas suivant est celui d’un autre jeune homme se présentant comme tunisien. Ce n’est pas la première fois qu’il est retenu ici. Il semble attendre, résigné, qu’on le relâche au terme des 45 jours réglementaires, faute de passeport. « Tous les citoyens doivent avoir des papiers, c’est pas compliqué ! » s’agace le juge.

Une procédure de régularisation en cours

Puis le magistrat sort enfin une grosse enveloppe jaune sur laquelle figure le nom d’Aziz. L’ami de Kamel entre dans la pièce. Il porte une veste en cuir ajustée et une chemise à carreaux orange dépasse au dessus de son jean. Il semble ailleurs. Dans sa main un sac plastique, peut-être ses effets personnels qu’il espère ramener chez lui s’il est libéré. Kamel se rapproche du premier rang.

« Vous êtes donc ressortissant tunisien … » commence le juge. « Non, algérien ! » lance Kamel depuis sa chaise, voyant que son ami ne corrige pas lui-même. « Qu’est-ce que c’est ? » interroge le magistrat d’un ton réprobateur. Le jeune avocat d’Aziz prend la parole et soulève plusieurs problèmes dans la procédure. Les preuves contre lui sont quasi inexistantes, son passeport algérien est introuvable ce qui empêche d’établir clairement son origine.

D’autre part, explique l’avocat, Aziz a déposé un recours auprès de la préfecture pour demander sa régularisation après plus de 10 ans de présence sur le territoire. Cela ne peut pas empêcher sa détention, mais prouve au moins sa volonté de ne pas rester dans la clandestinité. Si la justice le renvoie en Algérie, par contre, toute sa procédure de régularisation tombera à l’eau.

« Je lui amène moi son passeport si il faut ! »

La représentante du préfet, coiffée d’une queue de cheval rousse et crépue, trouve Aziz de mauvaise foi. « Il n’a demandé à personne de lui amener son passeport ! » claironne-t-elle. « Je lui amène, moi, son passeport, si il faut ! » s’exclame Kamel sans que plus personne ne réagisse.

Le juge poursuit. « Vous nous dîtes que ce passeport est périmé, pourquoi est-ce que vous n’êtes pas allé le faire renouveler en Algérie ?  demande-t-il benoîtement. Aziz ne dit pas un mot. Le juge le lui reproche : « Vous êtes taisant sur votre situation !», « Il est comme ça ! Il est timide ! » s’époumone Kamel. Un fonctionnaire de police vient alors lui conseiller le silence. « Si vous êtes aussi taisant devant la cour d’appel, ça n’ira pas bien loin … » lâche le juge en direction d’Aziz. Puis il demande au public de sortir le temps de la délibération.

« Sa vie en France ce sera toujours comme ça ! »

Une fois la porte passée, Kamel s’énerve. Il n’y croit plus, et ne veut même pas attendre la décision. Ça ne vaut pas la peine de laisser ses filles seules à la maison plus longtemps. « Ceux qui demandent à repartir on les garde et ceux qui veulent rester on les expulse, peste-t-il en faisant référence aux autres audiences, autant qu’il rentre maintenant au pays, sa vie en France ce sera toujours comme ça ! ».

Il n’a pas fini de partager son pessimisme que déjà le moment de retourner dans la salle est arrivé. Du fond de la pièce, le juge prononce déjà, indistinctement, sa décision. La rétention d’Aziz est prolongée de 20 jours. Au terme de cette période, il sera à nouveau présenté au JLD, qui pourra décider de le maintenir au centre pour une dernière période de vingt jours. Aziz est conduit hors de la salle, son sac plastique à la main. Quand il passe devant le public, aucune émotion ne marque son visage.

Retour à la case départ, devant la grille du CRA. Avant de rentrer chez lui, Kamel va parler à l’avocat. Il hausse le ton. Débarrassé de sa robe, le jeune homme tente de lui faire comprendre qu’il a fait ce qu’il a pu. De guerre lasse, les deux hommes repartent finalement, chacun sur son scooter. Juste avant de démarrer, l’avocat confie, penaud, « c’est dommage, j’y croyais un peu !».

Les audiences du JLD sont toujours ouvertes au public. L’observatoire du JLD de la Cimade s’y rend régulièrement pour rendre compte de leur déroulement. Le but est aussi de montrer aux retenus qu’ils ne sont pas seuls face à la machine judiciaire. Composé de photographes, vidéastes, graphistes, étudiants, doctorants, juristes et bénévoles, ce groupe met en forme ses expériences d’observation notamment au travers d’affiches placardées dans les rues.

Leur blog : http://enfermementdesetrangersmarseille.tumblr.com/ 

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