Manwar, de Damas à Marseille

Manwar dit souvent « j’ai de la chance » ou « j’ai un avantage ». Depuis son arrivée en France il y a quelques mois, ce Syrien de 53 ans dit avoir eu beaucoup de « bonnes surprises ». Son histoire est assez rare pour être racontée. C’est celle d’une demande d’asile réalisée sans encombres.

Ce pourrait être n’importe quel habitant du quartier. Alors qu’il m’attend devant le métro Réformés, Manwar regarde les Marseillais vivre leur quotidien. Les passants doivent penser qu’il est un père de famille comme un autre. Impossible pour eux de soupçonner que ce petit monsieur aux cheveux blanchis et à l’air sympathique a fui un pays détruit par la guerre. Un pays dont ils entendent souvent parler aux informations, la Syrie.

Voilà une semaine que la France lui a officiellement reconnu le statut de réfugié. Ses démarches ont été incroyablement rapides : entre son premier courrier à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, en charge des demandes d’asile) et l’aboutissement de sa demande, moins de 5 mois se sont écoulés. Un record de vitesse quand on sait que la durée moyenne de traitement des demandes d’asile est de 18 mois.

L’avantage d’être francophone

« Ici les Syriens ont de la chance, leurs dossiers sont traités rapidement » explique-t-il, avec un sourire timide comme pour s’excuser. Manwar reconnaît aussi avoir eu un autre « avantage » dans son infortune : être francophone. « Ça m’a évité de tomber dans des pièges » avance cet ancien professeur de français. Au centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA) où il vit depuis mi-mars, il observe ses voisins en prise avec un pays d’accueil dont ils ne comprennent pas grand chose. « Je vois des Soudanais, des Afghans, des Russes …la langue c’est un vrai handicap pour eux » déplore-t-il.

Lui, par contre, n’a rien raté des recommandations qu’on lui a faites depuis son arrivée à Paris en décembre dernier. « On m’a dit, à Marseille, la préfecture va plus vite pour les papiers. Je suis venu et c’était vrai, j’ai obtenu mon premier titre de séjour provisoire en une journée. À Paris je l’attendais depuis 20 jours. » raconte-t-il, en précisant qu’il a tout de même fallu se présenter à 5h du matin rue Saint-Sébastien, pour en ressortir en fin de matinée, muni du fameux papier. C’était fin décembre, pendant les fêtes.

La mosquée, espace de liberté

Durant les 5 mois qui se sont écoulés depuis, Manwar a vivoté, grâce aux différentes aides alimentaires disponibles et à l’Allocation Temporaire d’Attente, d’un montant de 11 euros par jour. En tant que demandeur d’asile, il n’avait pas le droit de travailler sur le sol français. Ses journées se partageaient alors entre bénévolat auprès du Secours Catholique et du temps d’études à la bibliothèque de l’Alcazar – un lieu qu’il trouve « formidable ».

Autre endroit incontournable dans son quotidien marseillais, la mosquée. Un espace pour lui synonyme de liberté : « Dans les régimes dictatoriaux, aller à la prière du matin peut suffire à être suspect aux yeux du régime ». Il appuie sur chaque mot en disant cela. Puis il déplace sa tasse de thé, la remet en place, arrange le col de sa veste et change de sujet.

Pour se loger, Manwar le quinquagénaire a d’abord écumé, comme un étudiant, les sites de petites annonces type Le Bon Coin ou Air Bnb, déménageant sans arrêt, dépensant ses petites économies dans des locations de quelques jours. Par la suite, le fait d’être francophone lui a permis de bénéficier de l’aide du réseau Welcome. Pendant 40 jours, il a été hébergé par un Marseillais bénévole. « Je ne manquais de rien » se souvient-il, reconnaissant. Mi-mars, une place lui a finalement été attribuée au CADA de la Capelette. Doyen parmi les résidents, il tente actuellement d’obtenir une chambre individuelle. Maintenant que sa demande d’asile a été confirmée, il est autorisé à y rester encore quelques mois avant de pouvoir se trouver un logement à lui.

« Je ne m’attendais pas à trouver une amie ici »

La ville de Marseille l’a surpris. « J’avais entendu dire que c’était la ville des drogues, pleine d’immigrants … Mais sur place c’est très différent, il y a tout ce qu’il faut, c’est une belle ville méditerranéenne. Je ne me sens pas si loin de Damas. » En se promenant dans le centre, il y a même retrouvé une vieille connaissance, Anne-Marie, une archéologue spécialiste du Proche-orient. « Je ne m’attendais pas à trouver une amie ici. Et encore moins quelqu’un qui a un tel amour de la Syrie » s’enthousiasme-t-il.

Avant le début de la guerre, Manwar était guide touristique dans les vestiges antiques de la région de Damas. Avec son ancienne collègue, ils se remémorent des lieux uniques qu’ils ne reverront peut-être jamais. Dans ces moments, son visage jusque là crispé se détend, laissant imaginer celui qu’il était avant l’exil. Quand il évoque la situation du pays, par contre, il semble à vif, parle vite. On lit alors dans ses gestes l’épuisement de quatre années passées à essayer de comprendre le pourquoi de la barbarie.

« La sécurité, la beauté et le soleil »

Maintenant qu’il a le statut de réfugié, Manwar peut penser à l’avenir. Il lui faut d’abord attendre, encore quelques mois, le temps d’obtenir sa carte de résident. Dès que possible, il compte faire venir en France sa femme, restée à Damas, et son fils adolescent qui se trouve à Istanbul. La suite ? Travailler, dans le tourisme, si possible, peu importe où. Un endroit où il aimerait vivre en particulier ? La réponse fuse : « En Syrie, bien sûr ». Puis il se ravise et ajoute, tristement, « mais la guerre risque de durer encore longtemps … alors il faut se contenter de ce qu’on a. Un proverbe arabe dit « Pain, ombre, soleil, merci mon dieu !». Ici j’ai la sécurité, la beauté et le soleil. »

Ce portrait ouvre ce blog par une note plutôt optimiste. Il n’est, malheureusement, pas représentatif des obstacles rencontrés par la majorité des migrants à leur arrivée en France. Le parcours de Manwar montre ce que peut être une procédure de demande d’asile quand toutes les institutions et les bonnes volontés avancent en harmonie. 

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6 réponses à Manwar, de Damas à Marseille

  1. Valérie

    Merci, Lisa, pour ce très touchant portrait de Manwar. Souhaitons lui que ses projets prennent forme et qu’il ne soit plus un « réfugié », mais un citoyen à part entière. Longue vie à votre blog !

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  2. Bonjour Lisa,

    Félicitations pour cette article et cette belle rencontre avec Manwar…
    Ce regard et cet échange, lucide, positif, intelligent et touchant est une clef magnifique pour votre blog : ne le perdez jamais, transmettez-le « nous » toujours…
    Tout comme Manwar, vous avez « de la chance », vous avez « un avantage », celle et celui de donner, de redonner du sens à ce qui advient…
    Bonne continuation………………………… jd

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  3. Martinez Marisol

    Bravo ! Cet article m’a fait pensé à la réalité que je vis au Sud de l’Espagne avec les migrants.
    Marisol

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